dimanche 16 décembre 2007

Erich Romer

Mon enquête sur le nombre d'or chez Rohmer m'a conduit à des découvertes sur ses liens avec Jean Parvulesco, ésotériste très à droite que je savais faire partie des connaissances de Rohmer, lequel lui a donné le rôle du philosophe Jean Walter dans L'arbre, le maire et la médiathèque (1993). Ceci ne me semblait pas suffisant pour condamner Rohmer, l'affaire Parvulesco ayant débuté en 1960, avec A bout de souffle, de Godard, où Patricia (Jean Seberg) se rend à Orly pour interviewer le célèbre écrivain Parvulesco, joué par Jean-Pierre Melville. C'aurait été un gag (à retardement) de donner à Parvulesco un rôle d'écrivain, ça va peut-être un peu plus loin quand on sait que des mots-clés de la pensée de Parvulesco sont "retournement" et "contre-retournement".

En fait la pensée de Parvulesco m'est rigoureusement étrangère, me semblant plus relever de la psychiatrie que de la politique, mais je ne prétends à aucune compétence dans ces deux domaines. Toujours est-il que Parvulesco parle de Rohmer dans sa Spirale prophétique (1986), en termes à peine voilés puisqu'il s'agirait d'un homme qui "poursuit, dans le siècle, une forte importante carrière de metteur en scène de cinéma, considéré comme un des plus grands si ce n'est, déjà, comme le plus grand du cinéma européen actuel." Sachant de plus que ce cinéaste a adapté Kleist, le choix est extrêmement restreint, surtout parmi les proches de Parvulesco.

Rohmer, puisque c'est de lui qu'il s'agit, serait connu de "certains milieux plus que fermés sous le nomen mysticum de Arnaud de Villeneuve (...)" Wikipédia m'apprend que ce nom est celui d'un médecin-alchimiste-astrologue du 13e siècle. Si Rohmer est convoqué ici, c'est qu'il témoignerait du "renouveau d'une perpétuation conspirative des belles procurations anciennes du Pur Amour", ce que Parvulesco prouve en se résignant à produire "une correspondance adressée, le 16 février 1984 et sur papier à l'en-tête des Frères de la Consolation, par le Délégué Général de cette très puissante instance polaire, Franz des Vallées, (...)" au cinéaste en question. Je n'ai rien trouvé sur Franz des Vallées, et les seuls Frères de la Consolation connus sont une société secrète dans un roman de Balzac.

Voici le début de cette prétendue lettre à Rohmer, dont le style ressemble fort à celui de Parvulesco. Si comme moi vous n'y comprenez goutte, n'espérez guère que la suite de la lettre apporte quelque éclaircissement.

Bien sûr ce qui est écrit dans cette Spirale prophétique n'engage en principe que son auteur, mais Rohmer est ici aisément identifiable et il est impensable qu'il n'ait pas été informé de cette "correspondance", s'il ne l'a pas directement reçue le 17 février 84. La présence de Parvulesco dans ses films ressemble à une approbation tacite de cette implication.
Mieux encore, la seule apparition créditée de Parvulesco, dans L'arbre, le maire..., pourrait être l'accusé de réception de la lettre susdite, destiné au cénacle capable de le comprendre. Le directeur du journal Après-demain y discute à la brasserie Lipp avec le personnage ci-contre qui n'apparaît que dans cette courte scène, Jean Walter, lequel s'adresse au directeur: "L'extraordinaire importance de l'action que vous menez, d'une manière quelque peu souterraine, et en même temps tout à fait visible, il faut savoir la déchiffrer, il faut savoir la pénétrer et l'interpréter selon le sens qui est, ou qui n'est peut-être même pas, celui de votre action."

A noter que la tournure "qui est, ou qui n'est même pas", rappelle le "que vous fassiez, ou que vous ne fassiez même pas" de la lettre de "Franz des Vallées" au (plus) grand cinéaste européen. Après un bref échange au sujet de Mitterrand qui, selon la dialectique de Walter/Parvulesco, serait un homme de droite, voire d'extrême-droite, le plan (dans la brasserie Lipp où Mitterrand avait sa table) s'achève, interrompant une phrase du directeur: "Je lis quelquefois votre lettre..." A charge pour le spectateur lambda d'aller supposer que ce philosophe a une lettre ouverte dans une quelconque revue, le cénacle précité ayant bien entendu une toute autre interprétation.

Parvulesco apparaît au moins dans un autre film, Les nuits de la pleine lune (1984), où il traverse l'écran au temps 21'06" (sur le DVD). Tiens, c'est l'année de la lettre, mais je ne suis capable d'identifier Parvulesco que depuis peu et ignore s'il n'a pas multiplié les apparitions subliminales dans d'autres Rohmer, ce que je n'ai guère envie de vérifier.

Par ailleurs, je n'ai de Parvulesco que sa Spirale prophétique, dont le titre m'a attiré en tant que pataphysicien, et j'ignore tout de ses autres oeuvres, où il pourrait y avoir aussi des allusions à Rohmer.

Après tout, si Rohmer et Parvulesco jouaient à échanger dans leurs oeuvres les gages réciproques de leur Pur Amour, ça pourrait ne guère tirer à conséquence, mais chez les petits camarades de Parvulesco l'amour est plutôt sélectif, et malheur à ceux qui ne répondent pas aux critères de pureté souhaités...

Il y a en effet d'autres sons de cloches. Ainsi le propre fils de Rohmer, René Monzat, a violemment dénoncé Parvulesco, notamment dans un article qui n'est plus disponible à ce jour sur la toile. Mais il est cité sur cette page, pour avoir signalé les liens entre Parvulesco et Alexandre Del Valle, personnage dont L'Etonnant parcours (titre d'un article de René Monzat dans Ras l'front) l'a fait passer par diverses franges de l'extrême-droite avant d'atterrir à l'UMP. S'il est impossible que "Franz des Vallées" ait concerné ce Del Valle qui n'avait alors que 17 ans, "Del Valle" est le pseudonyme de Marc d'Anna qui a peut-être été le chercher dans les "milieux plus que fermés" mentionnés par Parvulesco, où le mot "vallée" aurait une signification ésotérique que je ne cherche pas à deviner. A moins qu'il n'ait directement choisi ce pseudonyme à partir de La spirale prophétique. Toujours est-il que Parvulesco a encensé dans le n° 48 de Nouvelles Synergies Européennes « l’ouvrage fondamental d’Alexandre Del Valle » qui «confirme intégralement nos propres thèses » (octobre 2000). Je n'ai aucune envie de lire le blog de Del Valle pour y découvrir une indication sur le choix de son pseudo, l'écho avec Des Vallées pouvant, après tout, être fortuit.

J'ai jadis acheté Blocus solus, Série Noire de Bertrand Delcour (1996), y imaginant une parodie de Roussel. Ce n'était pas le cas, mais j'ai apprécié cette farce "hénaurme" mettant en scène des personnalités de l'intelligentsia hexagonale sous des noms aisément reconnaissables, tels Guy Bordeux, Jean-Luc Grodard, ..., et Julius Pamescu, "gros homme presque chauve, aux lunettes en cul de bouteille", auteur de divers titres dérivés des oeuvres réelles de Parvulesco.

Le chapitre où intervient ce Pamescu le montre diriger une messe noire, où il sodomise Christel, fiancée de son fils, la croupe garnie d'hosties consacrées... Il est important de préciser que cette scène n'a aucun fondement réel, Delcour avouant ne rien savoir de la vie privée de Parvulesco, mais il ne savait pas non plus qu'il avait officié dans un film nommé Les nuits de la pleine lune, ce que je trouve amusant, comme le fait que ce chapitre s'achève page 147, que voici, alors que j'ai donné plus haut la fin de la page 147 de La spirale prophétique où débute la lettre à Rohmer:


Je remarque le prénom Julius imaginé par Delcour pour Pamescu/Parvulesco, évoquant César comme l'Alexandre choisi par Del Valle évoque un autre grand conquérant. Julius, nom latin, a encore la particularité d'être toujours un prénom usuel, essentiellement en Allemagne, et je constate une certaine constance germanique dans les choix des pseudonymes des deux protagonistes de cette affaire: Eric Rohmer, Franz des Vallées, Jean Walter (Vallée-Walter ? mais il faut avoir recours à la distribution du film pour connaître le nom du personnage joué par Parvulesco). Avant de choisir le pseudo Eric Rohmer, Maurice Schérer avait utilisé le pseudo Gilbert Cordier, et son "nomen mysticum" serait Arnaud de Villeneuve... Je constate ceci sans antigermanisme primaire, sachant néanmoins que pour certains milieux d'extrême-droite le reproche essentiel fait à Hitler est d'avoir échoué à purifier la planète des diverses races sous-humaines qui l'encombrent.

Rohmer a confié que son pseudonyme était une anagramme, sans préciser de quoi. Si c'est une anagramme de Maurice Schérer, elle serait bien mauvaise. J'ai pensé à HERR MORICE, avant de m'apercevoir d'une curiosité: Rohmer est une transcription commune (avec Roemer) de l'allemand Römer, "Romain", conformément aux deux possibilités de transcrire l'Umlaut (tréma) allemand, tandis que Eric est la forme française du prénom germanique Erich, dérivé du mot Ehre, "honneur". Ainsi

ERIC ROHMER est l'anagramme exacte de ERICH RÖMER, sa forme allemande...

Je doute qu'il ait bénéficié d'un prestige aussi grand chez les gens de gauche s'il avait choisi de s'appeler Honneur Romain, mais c'est bien ce que son nom signifie, et de multiples détails sont troublants:

  • La lettre de Franz à Eric(h) s'achève sur les mots "honneur de Dieu" (sic pour le début de la phrase)
  • L'une des rares idées qui m'ait été intelligible à la lecture de Parvulesco est que le monde n'évite de sombrer dans le chaos que grâce à la célébration quotidienne de la messe catholique régulière, selon le rite romain.
  • La courte scène où apparaît Walter/Parvulesco/Vallées est encadrée par deux vues d'églises, Saint-Germain-des-Prés (Germain ! des-Vallées ?), et Saint-Juire, dans le village de l'arbre menacé par la médiathèque. C'est une forme locale de Georges, et une légende veut que ce saint pourfendeur de dragons ait aussi exercé sa sanglante activité à Saint-Juire.
  • L'interlocuteur de Walter, qui "lit quelquefois sa lettre", serait alors logiquement Rohmer lui-même, or ce directeur du mensuel Après-demain porte le nom de Régis Lebrun-Blondet, soit un "roi brun blond" fort suspect...
  • Le clocher octogonal de Saint-Juire rappelle celui de ND du Port, où Rohmer a filmé une messe réelle en 1968, ce que je présume être rare, sinon unique.

Ce dernier point ramène au nombre d'or, puisque d'aucuns l'ont vu dans cette basilique de Clermont-Ferrand, et qu'il m'a paru que les plans tournés par Rohmer à l'intérieur d'icelle respectaient la "divine proportion", puisque c'est aussi ainsi qu'on appelle Phi, et mes soupçons sur la véritable personnalité de Rohmer me font penser que c'est l'aspect "divin" qu'il privilégie, plutôt que l'aspect "organique" qu'y voyait Eisenstein.

J'ai fait part de mon inquiétude sur les élucubrations dorées de divers membres du clergé catholique, lesquelles ont contaminé notre enseignement laïque. La virulence des zélateurs de la Quine romane dépasse mon entendement, si bien que je peux tout imaginer. Peut-être Rohmer croit-il que la construction dorée de certains de ses films peut agir sur leurs spectateurs et les inciter à se convertir ou s'embrigader dans je ne sais quel mouvement.

Le hasard a voulu que, juste avant de découvrir la lettre à Rohmer dans La spirale de Parvulesco, je visse l'avant-dernier Rohmer de mon programme, Perceval le Gallois (1978), que j'ai en fait plutôt survolé que vu, sautant de ci de là tant j'ai trouvé ça ennuyeux. L'étrange scène finale montre une représentation de la Passion, dans un décor de choeur d'église qui m'a rappelé le plan doré du prêtre officiant à ND du Port. Jésus est ici crucifié sur une croix dorée, et les dimensions inhabituelles de cette croix m'ont amené à quelques vérifications.

Le rectangle tracé en jaune est le rectangle d'or parfait construit à partir des trois extrêmités visibles de la croix. On voit que la base ainsi construite correspond avec une grande précision aux pieds de Marie et de Marie-Madeleine encadrant le Christ. Les 4 divisions d'or tracées dans ce rectangle ne me semblent pas non plus indifférentes, avec notamment le pagne de Jésus occupant presque exactement le rectangle d'or central ainsi formé, et la tête de Marie-Madeleine tombant sur une intersection d'or (ce qui pourrait préfigurer les futures élucubrations autour de Marie-Madeleine et du nombre d'or dans les ouvrages du genre Da Vinci Code).

A titre indicatif, j'ai tracé en rouge les sections d'or de l'image entière, ce qui permet de constater que la section verticale droite n'est pas loin de coïncider avec la section correspondante du rectangle de la croix. La caméra n'est pas absolument fixe dans ce long plan, elle oscille légèrement latéralement, comme en témoigne l'image ci-dessous, la section rouge concernée demeurant entre les deux sections d'or de la croix.

Les bras tendus des deux Juifs au premier plan pourraient esquisser un pentagone, la figure emblématique des adorateurs du nombre d'or, mais je n'ai plus envie de discuter plus avant la question et j'y apporterai quelques dernières remarques annexes dans un bref commentaire à ce billet.

Je crois en effet avoir donné suffisamment d'éléments pour susciter les plus vives interrogations et inquiétudes sur Rohmer et ses oeuvres. Préciser plus avant est délicat attendu que Parvulesco est déjà un personnage obscur, aussi seul Rohmer serait-il à même de donner de nécessaires explications sur ses liens avec ce "gourou crypto-réac", selon les Inrocks. Sans cela, la suspicion me semble de mise, et je me permettrai une tournure à la Parvulesco pour souligner que la question ne porte peut-être pas sur ce qu'est le cinéma de Rohmer, mais plutôt sur ce qu'il n'est pas (le reflet fidèle de notre société multiculturelle, multiraciale, par exemple).

Mes études rohmeriennes m'ont amené à m'intéresser aux valeurs numériques des noms de ses personnages, sinon de celui de l'actrice Marie-Christine Barrault, sans d'ailleurs imaginer de réelles intentions à l'origine des coïncidences dorées que j'ai repérées. Dans mon dernier billet, je remarquais l'identité des valeurs 112 des noms Eric Rohmer et Jean Bétous, le chanoine qui a imaginé la Quine romane, et j'avais apprécié le hasard de tomber dans le même temps sur la croix doublement dorée de Perceval, le mot "croix" ayant pur valeur 69, section d'or de 112. Je commence à douter du hasard en constatant que l'anagramme immédiate Erich Römer conduit à deux noms de cinq lettres, deux pentagrammes, dont les valeurs 43-69 correspondent au partage doré idéal de 112.

Le sous-titre de L'arbre, le maire et la médiathèque est Les 7 hasards. Il y en a eu au moins un 8e, auquel je ne chercherai pas d'interprétation. Rohmer y fait dire au maire, en février 92, que le saule blanc objet du litige est à moitié mort et qu'il ne lui donne pas trois ans. Or ce saule a été déraciné par la tempête du 4 avril 1994, le jour même du 74e anniversaire de Rohmer.
Note ultérieure : Ou du moins de l'anniversaire qu'il se donnait, car son état civil accessible après sa mort a révélé qu'il n'était pas né le dimanche de Pâques à Nancy, mais 14 jours plus tôt à Tulle.
Encore ultérieurement, je me suis avisé que Eric Rohmer était l'anagramme de Römerreich, soit "Empire Romain" en allemand.

mercredi 12 décembre 2007

l'ami doré

Voilà, j'ai vu à peu près tous les Rohmer, et je me fais maintenant une idée plus précise de la question du nombre d'or dans ses films.
Au moins trois films présentent un même schéma entre les deux sections d'or du film, une intrigue amoureuse qui naît et meurt, en étroit rapport avec le titre du film. C'est un schéma plutôt inhabituel. Ainsi, sur un film de 90 mn, cette partie centrale va représenter 21 mn, laissant 34 mn de part et d'autre difficiles à remplir, mais pourtant ces trois films figurent parmi ceux que j'ai le plus aimés chez Rohmer, mon humble avis semblant confirmé par leur succès public. Je n'attribue pas cette séduction au nombre d'or, d'autres Rohmer où il pourrait être utilisé m'ennuyant prodigieusement, tandis que j'apprécie plusieurs Rohmer où je n'ai rien détecté de spécial.

Ces films sont donc Ma nuit chez Maud (1969), où la nuit chez la tentatrice Maud s'inscrit parfaitement dans ce centre d'or, cet épisode donnant à Jean-Louis l'impulsion de se déclarer auprès de Françoise.

Le hasard a voulu que mon Rohmer suivant soit Pauline à la plage (1983), où le flirt de Pauline et Sylvain commence et s'achève sur la plage, pratiquement à la seconde près selon les calculs théoriques, les tentatives de leur entourage pour les rabibocher maintenant l'ntérêt de la dernière partie.

Et le dernier est L'Ami de mon amie (1987), remarquable en ce que l'intrigue née à la petite section d'or et définitivement interrompue à la grande section d'or connaît des rebondissements dans la dernière partie, et que ces péripéties semblent aussi gouvernées par le nombre d'or, à la seconde près qui plus est.

Voici les 4 protagonistes. Blanche, la blonde en vert, vient d'emménager à Cergy, où elle devient amie avec Léa, la brune en bleu, qui vit avec Fabien, en bleu aussi. Blanche a repéré le bel Alexandre, en vert, un ami de Léa et de Fabien. Léa s'ingénie à les mettre en contact, mais la timide Blanche gère bien mal toutes ses rencontres avec Alexandre...

Léa part en vacances, seule, Fabien n'ayant pu se libérer. Elle confie à Blanche qu'elle part avec un autre gars, sans trop savoir si ça va remettre en cause sa relation avec Fabien...


1 - temps 37' 47"


Le film dure 98' 54", ce qui se répartit selon le nombre d'or en 61' 07" et 37' 47". Il n'y a pas de générique de début, juste quelques incrustations sur les premières images, ainsi il n'y a aucune alternative de minutage, et cette image correspond exactement à la petite section d'or du film. Le logiciel de lecture donne ce minutage sous l'image, qu'on peut avoir en grand format en cliquant dessus, en appuyant simultanément sur Shift (Maj) pour l'avoir dans une nouvelle fenêtre.

Et c'est bien à cette petite section d'or que tout commence, dans une scène qui dure 20 secondes. Blanche a rencontré Fabien quelques instants plus tôt, ils se sont salués en échangeant quelques banalités, et voici que le hasard les remet en présence... Fabien lui demande si ça lui dirait d'aller faire de la planche à voile, ça lui dit.

Fabien et Blanche se sentent bien ensemble, en tout bien tout honneur. Ils se revoient, et Fabien l'emmène promener au bord de l'Oise, ce que déteste Léa...


2 - temps 61' 07"

Ce qui devait arriver arrive. Ce baiser passionné ne dure que deux secondes, pile à la grande section d'or. La caméra quitte le couple enlacé pour le paysage bucolique alentour, puis nous sautons au lendemain matin dans l'appartement de Blanche. Il est évident qu'ils ont passé la nuit ensemble, mais elle lui annonce 20 secondes après ce baiser torride que c'est fini entre eux, que c'était merveilleux mais qu'il faut en rester là, qu'ils se sont consolés en pensant chacun à quelqu'un d'autre, qu'il est l'ami de son amie, etc...

Léa reparaît d'ailleurs dans le plan suivant, ça n'a pas marché du tout avec son gars, ce qui lui a fait comprendre à quel point elle aimait Fabien... Nouvelles tentatives auprès d'Alexandre...

Et puis Blanche rencontre Léa portant un grand sac. Fabien et elle viennent de se séparer définitivement. Les multiples déclarations antérieures de Blanche ne laissent cependant guère présager une reprise de l'idylle avec Fabien.


3 - temps 84' 27"

Soit la grande section d'or des 37' 47" de la dernière partie du film. Blanche rentre chez elle et trouve ce mot dans sa boîte, sur lequel la caméra s'attarde plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour le déchiffrer.

Blanche ne téléphone pas, mais tombe "par hasard" sur Fabien, et celui-ci n'a pas énormément de mal à la convaincre qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Ils tombent d'accord pour partir en vacances ensemble et se donnent rendez-vous le lendemain au Restaurant du Lac.

Par ailleurs Léa trimballant son sac est tombée sur Alexandre... Etc., etc... Ils retournent à Cergy, et pour ne pas risquer de rencontrer Blanche décident de déjeuner au Restaurant du Lac... Léa y voit précisément Blanche, seule à une table, et demande à Alexandre de se cacher pendant qu'elle essaie d'expliquer sa conduite à son amie...


4 - temps 93' 20"

Soit la grande section d'or du temps restant après la dernière image. Blanche qui attendait Fabien croit que c'est lui qui envoie Léa, parce qu'ils se sont remis ensemble. Léa embarrassée lui parle de ce qui est arrivé avec Alexandre, mais en le désignant par "IL", que Blanche entend "Fabien". Elle pleure, et répond à Léa, arguant qu'IL ne s'est jamais intéressé à elle, qu'IL a pourtant passé une nuit avec elle, et qu'IL l'assurait la veille encore de son amour. C'est au tour de Léa d'être catastrophée, Alexandre ne lui avait pas du tout parlé de ça.

Ce quiproquo aurait pu avoir de tragiques conséquences, comme dans Pauline à la plage, mais les amies arrivent enfin à le dissiper et tombent dans les bras l'une de l'autre. Fabien arrive, on rappelle Alexandre, tout est bien qui finit bien.


5 - Générique de fin


Il se déroule pendant plus d'une minute sur cette image figée montrant Fabien et Blanche enlacés, tandis qu'Alexandre et Léa s'éloignent, sur le pont.
J'ai superposé les 4 sections d'or sur l'image, il me semble que ça tombe plutôt bien. J'ai tracé également les sections d'or verticales de la section centrale à droite, encadrant assez exactement l'autre couple.

Une musique apparaît pendant ce générique, mais le site de Jean-Louis Valero, compositeur attitré de Rohmer, m'a appris une curiosité: Rohmer lui a commandé une longue musique pour ce film, d'environ 25 minutes, effectivement composée et enregistrée, mais que Rohmer a mixée très très bas, au seuil d'inaudibilité!

Voilà. Je rappelle que, pour chacune de ces images, j'ai choisi le temps exact calculé selon le nombre d'or, à la seconde près. Si tous ces instants sont significatifs, d'autres à quelques secondes près l'auraient été tout autant, mais il est particulièrement frappant que le baiser torride de l'image 2 ne dure que 2 secondes, pile à la grande section d'or; c'est la seule manifestation réellement érotique du film.

Maud et Pauline avaient encore en commun un lieu pouvant être associé au nombre d'or, la basilique Notre-Dame du Port et Granville, où est né Maurice Denis. Ici Léa habite encore en partie chez ses parents, à Saint-Germain-en-Laye, où a habité Denis, et où, soit dit en passant, il a découvert mon grand-oncle Jean Souverbie, l'introduisant ensuite dans le cercle des Nabis.

Sur le billet consacré aux peintres de ma famille j'étudiais la question des formats d'or dans la peinture française avant Sérusier et Denis, or, le 16 octobre dernier, un hasard m'a fait découvrir cette toile de Pissarro de 1878, La sente du chou, dont la construction ne semble pas dorée, mais dont le format 57x92 cm plutôt rare l'est indubitablement:

La sente du chou est à Pontoise, peut-être vers Cergy, en tout cas on y voit l'Oise qu'on devine ci-dessous derrière les arbres du Chemin de hallage (sic, c'est selon le DVD le titre du chapitre s'achevant sur le baiser de l'image 2).
Ce n'est pas une toile très connue de Pissarro, sa découverte m'a conduit à examiner l'ensemble de son oeuvre où je n'ai repéré aucun autre format d'or, aussi je considère qu'il s'agit probablement d'un hasard, mais il y a eu beaucoup d'autres peintres dans cette région de Pontoise.
Autre hasard indiscutable: j'ai regardé L'Ami... le 6 décembre, et le soir même j'ai fait les 5 copies d'écran correspondant à mon partage du film en 5 parties. Le lendemain j'ai fait la découverte relatée sur mon billet précédent: Mark Z. Danielewski a un nom doré particulièrement remarquable, où se lisent 5 valeurs d'une série additive de type Fibonacci, ce que j'ai relié à l'élucubration de la Quine des bâtisseurs romans due au chanoine Jean Bétous, m'amenant à ce splendide parallélisme:

MARKZ DANIELEWSKI = 69 + 112
CHANOINE JEANBETOUS = 69 + 112


Constatant le 14 décembre en écrivant ce billet que

ERIC ROHMER = 35+77 = 112,

je me suis demandé quel mot de valeur 69 aurait un rapport privilégié avec Rohmer, sans creuser la question, et puis le lendemain j'ai vu Perceval le Gallois, qui s'achève sur une longue scène montrant une CROIX=69 doublement dorée.
Je commenterai cette image dans mon prochain billet.

mardi 11 décembre 2007

EN QUI QUINE ?

Mes récents intérêts pour Werber m'ont fait prendre conscience de la proximité de certaines de ses trouvailles avec celles de Danielewski. J'en parle ici, mais une curiosité m'a semblé nécessiter un développement à part.

J'avais déjà été amené à m'intéresser à Mark Z. Danielewski, disons Z puisque c'est ainsi qu'il signe, lors de ma page Corbu Perec Bach, pour cette note de la page 123 de l'édition française de La Maison des feuilles:

Un certain Aristides Quine aurait écrit Concatenating Corbusier... C'est bien évidemment un livre fictif, comme les autres titres cités dans cette note, mais j'avais été amusé de trouver un Quine auteur d'un livre sur Le Corbusier, car le Modulor du Corbusier, série de mesures en rapport d'or, a inspiré à un moine imaginatif une fable qui a séduit beaucoup de monde, à tel point qu'elle figure dans divers ouvrages scolaires: les bâtisseurs romans auraient employé en leur temps un système analogue de cinq mesures en rapport d'or, basées sur le corps humain comme le Modulor du Corbusier, la QUINE.

Je détaillerai plus loin les genèses du Modulor et de la Quine, l'important étant d'abord que Z n'a pas convoqué ici Le Corbusier pour son Modulor, mais pour ses Cinq Points, théorie architecturale de 1926 sans rapport avec le nombre d'or. Il se peut que ce soit ce nombre Cinq qui ait inspiré le nom de Quine, Z ayant bien peu de chances de connaître la "Quine romane" qui est essentiellement demeurée une fantaisie hexagonale.


Le Z. du nom de Danielewski est une énigme. Je n'ai vu nulle part la moindre supposition sur ce qu'il signifie, le fait qu'il signe Z. semblant indiquer qu'il s'agit plus d'un prénom que du nom d'une branche familiale.

Cependant son père, le réalisateur Tad Z. Danielewski, avait déjà ce mystérieux Z.; je me demande s'il n'aurait pas baptisé son fils en pensant à The Mark of Zorro, Le signe de Zorro chez nous, immense succès de Reuben Mamoulian en 1940, avec Tyrone Power dans le rôle titre.

J'en arrive donc à ce qui m'a sidéré. J'ai exposé ailleurs ce qu'était un "nom doré", un ensemble prénom-nom dont les valeurs numériques sont en rapport d'or optimal. Il y a différentes qualités de "noms dorés", la meilleure ayant une probabilité théorique d'1 chance sur 100 environ, ce qui se vérifie grosso modo sur diverses listes de noms réels. J'ai rêvé de coïncidences faisant intervenir des prénoms ou noms composés, ce qui hisse d'emblée la probabilité théorique à 1 chance sur 10000, la vérification pratique étant difficile. De fait je n'avais pas encore rencontré de nom de ce type jusqu'à ce "Z", offrant la particularité supplémentaire que la relation d'or secondaire porte sur la petite section d'or de la relation d'or principale, si bien que ces relations définissent une suite de CINQ entiers en rapport d'or, une QUINE ! (il n'y en aurait eu que quatre si la relation avait porté sur la grande section d'or, cas le plus probable en théorie)

Voici donc le détail, en rappelant que ces calculs peuvent être vérifiés sur le Gématron:

MARK Z DANIELEWSKI = 43 + 26 + 112 = 181
181 se répartit selon la section d'or en
112, valeur de DANIELEWSKI, et
69, valeur de MARK Z
69 se répartit selon la section d'or en
43, valeur de MARK, et
26, valeur de Z.
On pourra vérifier que les termes 26-43-69-112-181 forment une suite additive de type Fibonacci, chaque terme étant la somme des deux précédents, le rapport de deux termes consécutifs tendant vers le nombre d'or lorsque la suite croît.

Ma plus grande stupeur a été de ne pas avoir vu cela il y a 20 mois, lorsque ma page sur Le Corbusier m'a amené à La Maison des feuilles. Je procède automatiquement à ces calculs pour tous les noms propres que je croise dans mes recherches, a fortiori quand ils sont associés à des coïncidences dorées. Je suppose que je n'ai alors pas tenu compte du Z., gênant quand on ne sait pas qu'il semble bien s'agir d'un Z tout court, signature minimale de l'auteur, qui est donc identifié à la fois Z, MARK, MARKZ, DANIELEWSKI, et MARKZDANIELEWSKI.

Il faut encore ajouter à ces formes les initiales couramment employées MZD, qui ont encore la valeur 43. Et c'est donc cet unique individu QUINAIRE, à ma connaissance, qui a imaginé un QUINE commentateur du Corbusier.


S'il n'est a priori pas question de nombre d'or dans La Maison des feuilles, l'édition française a la particularité d'avoir en couverture une illustration originale d'Eric Scala, qui ne peut manquer d'évoquer une spirale d'or:

Aucun rapport d'or immédiat n'apparaît sur la couverture, mais l'illustration originale y a été recadrée. J'ai trouvé ici la reproduction ci-dessus donnant une partie supprimée, ce qui permet de constater, en extrapolant les tracés, que les 5e et 6e rectangles de la construction (indiqués en rouge) sont très proches de carrés. Si les deux rectangles esquissés ensuite et les suivants, puisque la construction suggère une spirale infinie, étaient encore des carrés, la figure tendrait vers un rectangle d'or.

Plutôt que tenter de le démontrer, voici une partie de la couverture du Nombre d'Or, de Matila Ghyka, montrant une série infinie de rectangles d'or obtenus par ajouts successifs de carrés à un rectangle d'or initial:

Dans ce livre de 1931 Ghyka présentait les premières architectures dorées du Corbusier, qui n'avait pas encore eu l'idée du Modulor.

Le Modulor est donc une série de mesures à l'échelle humaine, censée répondre à tous les besoins de l'habitat universel... Pratiquement, c'est un ruban de 226 cm de long, avec deux séries de mesures, 5 de la série rouge, 27-43-70-113-183 cm ou 21-34-55-89-144 demi-pouces, et celles de la série bleue, doubles de la série rouge.

Ci-dessus les mesures du Modulor et leurs correspondances avec l'homme (celui qui fait 1m83 du moins), ci-dessous d'autres croquis du Corbu supposés démontrer la parfaite adéquation du Modulor à toutes les situations de la vie courante...

Je remarque la proximité de la Quine du Corbu,
27-43-70-113-183, avec
26-43-69-112-181, la Quine de monsieur Z.

Le Corbu a envisagé divers jeux de valeurs, notamment avec une taille humaine de 1m75, avant d'opter en 1947 pour le seul jeu de valeurs basé sur la taille 1m83, parce que la mesure associée du Modulor 226 cm correspond à moins d'un mm à 89 pouces, 89 étant un nombre de la suite de Fibonacci donnant les meilleures approximations du nombre d'or.
Ce système était censé réconcilier toutes les nations autour d'un étalon universel, vouant le système métrique, sinon le système décimal, au rancart. On sait ce qu'il en est advenu, le Modulor n'ayant été essentiellement utilisé que pour une seule création, de taille il est vrai, la Cité Radieuse de Marseille, en 1952, où toutes les mesures, jusqu'à celles du mobilier intégré, sont issues du Modulor.

Mais l'idée n'a pas été perdue pour tout le monde. Du moins je suppose que c'est par réaction au Modulor, imaginé par un protestant quelque peu sulfureux, que le père Jean Bétous a voulu voir un système analogue utilisé au temps où Rome régnait sans rivale sur toute la chrétienté. Et il l'a trouvé, avec la Quine des bâtisseurs romans, exposée semble-t-il pour la première fois dans le Cahier de Boscodon n° 4 (1985). Voici un tableau extrait de ce Cahier, vendu à 60.000 exemplaires selon l'abbaye de Boscodon, mais après la mort du père Bétous ses ayants droit ont refusé que son travail soit réédité. Ceci peut apparaître sérieux, tant qu'on n'y regarde pas de trop près, mais en fait seules les mesures de la partie supérieure du tableau sont attestées (tout de même pas au dix millième de millimètre...) La Quine basée sur la suite de Fibonacci (lequel n'avait pas encore inventé sa suite apparue au 13e siècle) est une pure affabulation, ce qui devrait être évident sur la page suivante, précisant les rapports des mesures de la "Quine des initiés" avec les puissances du nombre d'or (Phi), données avec 3 décimales: on a tout simplement multiplié ces nombres par 20.
De fait, qui a une petite habitude de la littérature ésotérique de pacotille ne sera pas dépaysé de trouver le système métrique utilisé au Moyen-Age, divers auteurs ne se privant pas d'en affirmer la haute antiquité, mais l'envie de rire passe quand on apprend à quel point la Quine a contaminé le monde prétendument sérieux. J'ai tenté d'alerter l'opinion il y a 4 ans avec ma page Coudées franches, ignorant alors que les partisans de la Quine avaient réussi à l'intégrer en 1999 au manuel de maths de 3e chez Hachette, collection "Cinq sur Cinq"!
Mais je crains d'avoir épuisé mon indignation, et ce n'est pas ici le sujet.

Une autre figure extraite du Cahier de Boscodon, sur laquelle il n'y a rien à redire car les historiens des mathématiques supputent aujourd'hui que c'est effectivement cette figure du pentagramme étoilé qui est à l'origine de la découverte par les Grecs des nombres irrationnels ("incommensurables" comme ils disaient), et donc que le nombre d'or a été le premier nombre irrationnel connu.

L'importance du pentagone et du nombre Cinq est telle qu'il est problable que ce soit l'origine directe de l'idée de la Quine, et qu'il n'est pas impossible que Le Corbusier ait eu une arrière-pensée de cet ordre en énonçant ses Cinq Points en 1926, où il était déjà acquis à l'harmonie d'or. C'est la seule concession à la rationalité que j'admette dans cette affaire multipliant les bizarreries les plus improbables.

Et ce n'est pas fini, car j'ai aussi choisi cette figure reliant les 5 mesures de la Quine au pentagone parce qu'il y apparaît le nom du père Jean Bétous, lequel n'est pas crédité de l'ensemble du Cahier, pas plus que son compère Paul Cantaloup, alors que je me suis fait préciser à Boscodon même qu'il était bien l'auteur de ces prodigieuses quineries. Avant de finir ses jours en humble moine à Boscodon, Jean Bétous avait été promu en 1960 à la dignité de chanoine d'Auch, ce qui livre une autre belle coïncidence, en "Concaténant Jean Bétous", pour reprendre le titre de Quine (Aristides):

CHANOINE JEANBETOUS = 69 + 112
MARKZ DANIELEWSKI = 69 + 112

En qui Quine ? donc, et j'invite à des compléments sur mes pages consacrées à Danielewski et au Corbusier (où j'indique notamment que son vrai nom a pour valeur 226, la longueur même du Modulor).

mercredi 28 novembre 2007

l'atelier d'Elisabeth

Hier 27 novembre j'ai eu la curiosité d'entrer la requête "Rohmer nombre d'or" sur Google, ce qui m' a permis de constater que de nouveaux sites ou blogs citaient mes recherches, et que, indépendamment, un critique de cinéma trouvait des cadrages d'or dans le récent Rohmer.
J'ai été surtout stupéfait d'une page cataloguant divers livres scientifiques, parmi lesquels, dans la même collection, un livre co-écrit par Elisabeth Rohmer, et Le nombre d'or, suite de deux essais de Marguerite Neveux et de HE Huntley.
J'ai conté ici comment, le 18 septembre dernier, j'ai lu l'unique roman d'Eric Rohmer, jadis publié en 1946, qu'il a jugé bon de rééditer en juin dernier, La maison d'Elisabeth, et ai été stupéfait d'un nom propre page 144 :

C'est que mon billet Oncle et Neveux évoquait le livre de Marguerite Neveux, où je m'étonnais que sa thèse du faible impact du nombre d'or dans la peinture française n'ait pas fait mention de mon oncle, Jean Souverbie, académicien, ayant toute sa vie affirmé sa foi en cette "Sainte Mesure", pour reprendre l'expression de son maître Maurice Denis.
Ainsi Rohmer, peut-être un autre contaminé par la fièvre de l'or, me renvoyait le nom de Marguerite Neveux, par hasard puisque l'historienne de l'art n'était pas née lors de l'écriture du roman d'abord paru sous le titre Elisabeth, et voici que la collection où est paru le livre de Marguerite Neveux, en inédit sous le n° 108, renvoie le nom Elisabeth Rohmer, co-auteur du n° 105:

Si seul le nom d'Abraham Moles apparaît sur la couverture, il suffit d'aller consulter sa bibliographie pour savoir qu'il est écrit en collaboration avec Elisabeth Rohmer, sa femme (aussi nommée Elisabeth Rohmer-Moles).

Une curiosité supplémentaire est que j'avais deux oncles parisiens, l'oncle Jean qui habitait l'Institut, et l'oncle Maurice qui habitait bd Magenta.

Comme je l'écrivais dans la page précitée, j'ai été complètement imperméable à ce que Rohmer avait pu vouloir dire dans ce livre, et je n'ai notamment pas compris ce que cette couturière venait faire dans l'histoire (pour autant qu'il y en ait une). Il n'est aucunement question de cette visite auparavant, aucun écho n'y sera donné ensuite.

J'ai fait part de ce nouvel incident à ma précieuse amie dp, dont l'immense érudition s'est encore révélée indispensable. Il a existé une "couturière des lettres", Marguerite Audoux, prix Femina en 1910 pour son roman largement autobiographique, Marie-Claire, best-seller de l'époque. Cette Marguerite, née Donquichote, a donné une suite à ce succès en 1928, L'atelier de Marie-Claire.

Ceci expliquerait-il pourquoi Rohmer a republié son Elisabeth de 46, signée Gilbert Cordier, sous le titre La maison d'Elisabeth ? Ce serait au moins une piste à creuser, sans écarter l'idée que ce pourrait être une coïncidence analogue à l'imbroglio Neveux-Rohmer.

De la couturière au cordier, il y a tout de même un fil conducteur, sinon une ficelle un peu grosse. Et la popularité du roman Marie-Claire est pour quelque chose dans le choix du nom du magazine Marie-Claire, apparu en 1937, qui connaîtra en 1967 un produit dérivé, La Maison de Marie-Claire...

Curieux, mon billet précédent m'avait amené au Grand Prix des lectrices de Elle, et me voici entre Marie-Claire et le prix Femina. Ce n'est pas le seul point commun que je vois avec ce billet où j'évoquais la fantastique coïncidence des 216 lettres de 3 versets bibliques de 72 lettres chacun, cités page 216 du Zohar, à l'origine des 72 anges de la Kabbale, aux noms formés de combinaisons trilittères de ces 216 lettres suivies d'un suffixe en 2 lettres, soit en tout 216+144 = 360 lettres pour les 72 anges. Sans connaître ces détails, Bernard Werber a réussi à énumérer une partie de ces anges dans la section 216 de ses Thanatonautes, laquelle débute page 360 de l'édition en poche...

J'avais remarqué la page 144 de La maison d'Elisabeth, où apparaît Marguerite Neveux, non à cause de cette coïncidence dont je ne savais rien alors, mais parce que je connaissais déjà diverses curiosités concernant les pages 144 de plusieurs ouvrages, la plus extraordinaire étant dans le troisième volume de l'édition Musica Budapest d'un choix de 200 sonates de Scarlatti, édition de référence par ses multiples qualités. Voici un extrait de la table de ce 3e volume:

La 144e des 200 sonates débute page 144, d'accord, mais cette sonate est mieux identifiée par ses numéros dans les deux grandes classifications de l'oeuvre de Scarlatti, Longo et Kirkpatrick, soit L.288 = 2x144 et K.432 = 3x144. Il existe une autre classification, chronologique comme la dernière en date de Kirkpatrick, peu utilisée aujourd'hui, et le numéro de la sonate selon cette classification Pestelli est P.288 = 2x144...

J'ai choisi le titre de ce billet avant de l'écrire, avant d'explorer en détail les résultats de la recherche "Rohmer nombre d'or". Parmi la quarantaine de pages francophones, l'une des dernières vient du blog du psy Roland Léthier, où les deux termes de la recherche sont réunis par hasard, parce qu'un billet parle d'Elli Medeiros, qui a fait la musique d'un Rohmer, un autre du Corbusier. Il se trouve que j'ai rencontré sa femme, Elisabeth Léthier, qui n'est pas une "couturière des lettres", mais une "brodeuse de lettres": elle a brodé les hétérogrammes de Perec, notamment ceux de La Clôture comptant chacun 144 lettres.

La seule page mentionnant cette Elisabeth Léthier est sur mon site, j'y montre une de ses créations. M'apercevant que Léthier (nom qui pourrait être une déformation de luthier selon mon dictionnaire, ce qui n'est pas loin de cordier) est à une lettre près l'anagramme d'atelier, je lui dédie tout naturellement ce billet.

lundi 26 novembre 2007

à tire d'Elle

Mon dernier billet commencé le 10/10 n'a été mis en ligne que le 24/11, parce que ce billet m'a conduit à de multiples rebondissements relatés sur mon site.
Le foisonnement de ces rebondissements et la complexité de certains d'entre eux rendent ces pages assez ardues à lire, aussi j'ai décidé d'en résumer quelques points ici.

Un mois après, je suis toujours ébahi d'avoir découvert à 15 jours de distance les clés de deux best-sellers parus 10 ans plus tôt, en 1997. Je ne prétends aucunement être le premier à avoir vu ces clefs, mais je n'en ai trouvé aucun écho sur la toile.
Le 8 octobre, je me suis donc aperçu que les 4 scénaristes de Saga, la série TV imaginée dans le roman homonyme de Tonino Benacquista, Mathilde-Marco-Louis-Jérôme, avaient les mêmes initiales que les 4 évangélistes, Matthieu-Marc-Luc-Jean, et que cette lecture éclairait de nombreux points du roman.
Le 23 octobre, désireux de lire du Bernard Werber, je n'ai trouvé en rayons à ma bibliothèque que La Révolution des fourmis, déjà lu peu après sa parution, mais sa relecture m'a révélé une extraordinaire architecture. Une caractéristique de l'écriture de Werber est l'entrelacement de plusieurs récits, en courts chapitres ou sections, ici 3 (les histoires de Julie, Maximilien, 103 683e) plus les sections encyclopédiques. Il arrive que les récits se croisent, mais le passage d'une section à l'autre n'est jamais totalement abrupt, le passage s'opérant par une situation ou une expression identique. L'à-propos de ce lien est souvent gratuit sinon contestable, mais La Révolution offre un autre type d'échos, circulaire précisément, sa première section s'intitulant 1-Fin et sa dernière 245-Début; puis les noms des paires de sections symétriques 2-244, 3-243, 4-242, etc., sont identiques... Le plus excitant est que cette règle de symétrie, pourtant constante tout au long du livre, admet diverses modalités comme de nombreuses exceptions, ce qui m'a conduit à y chercher du sens...
...et à en trouver, au-delà de mes espérances. Ainsi je vis les deux parties centrales du livre, totalisant 62 et 71 sections, correspondre aux valeurs numériques des prénom et nom de l'auteur, selon l'équivalence ordinale a=1, b=2, etc., justement donnée dans une section du roman. Et puis ma marotte le nombre d'or, également évoqué dans plusieurs sections, semblait structurer les différentes parties..., et..., mais je détaille mes trouvailles dans le texte Rewerberations.

Je me suis aperçu après coup d'un autre point commun entre Saga et La Révolution des fourmis que l'année de parution. Saga a obtenu en 1998 le Grand Prix des lectrices de Elle, que Werber avait obtenu en 1993 pour le second volet de la trilogie des Fourmis. Je lis également une structure palindrome, d'un autre type, dans ce Jour des fourmis, par les nombres de sections de ses 6 parties, et encore un autre type de palindrome pour l'ensemble des 3 volets de la trilogie, en 4-6-4 parties, et je m'amuse que ce prix ELLE, nom palindrome, ait échu au volet médian de la trilogie...

J'ai expliqué ici que c'est vraisemblablement l'immatriculation d'un véhicule allemand, en MA-RK, croisé pendant la lecture de Saga, qui m'a permis d'homologuer les 4 scénaristes aux 4 évangélistes.
Une autre coïncidence m'a fourni le moyen d'interpréter le nom de l'héroïne principale de Werber, la fourmi 103 683e. Evoquant le nombre d'or, je l'ai donné avec ses 6 premières décimales, soit 1,618033, occasion de m'apercevoir que ces 6 décimales 61 80 33 correspondent aux 6 chiffres 103 683, et qu'il était facile de passer de l'un à l'autre comme l'illustre le dessin ci-contre.

Le 3 novembre à Porquerolles, j'ai rencontré Bernard Werber qui a écouté avec intérêt et amabilité quelques-unes de mes supputations sur son oeuvre, mais qui a réfuté l'intentionnalité de la plupart de mes hypothèses. Bien entendu la structure palindrome n'est pas remise en cause, mais il ne semble pas devoir chercher beaucoup plus loin.

Je commence à avoir une certaine expérience des dénégations des auteurs confrontés à mes analyses de leurs oeuvres, et je les classe en deux catégories:

  • ce qui peut s'expliquer par des processus inconscients, par exemple le cas de la fourmi 103 683e, puisque Bernard connaît fort bien le nombre d'or, du moins ses 6 premières décimales, données dans La Révolution des fourmis (et la 7e, mais avec une erreur !)

  • ce qui ne peut pas, et pourrait donc concerner l'Ultime Secret, pour reprendre un titre de Werber, lorsque les coïncidences sont significatives.

Ainsi Bernard m'a certifié qu'il ignorait une curiosité de la Bible hébraïque à l'origine de développements théurgiques: 3 versets consécutifs de l'Exode ont chacun 72 lettres, et de ces 216 lettres la Kabbale a tiré 72 mots codés de 3 lettres, ensuite complétés par des suffixes théophores pour former 72 noms d'anges, tous en 5 lettres. A ces curiosités de départ s'ajoutent plusieurs coïncidences convergentes, détaillées ici:

  • Le premier texte donnant le code de 216 lettres est le Zohar, à la page 216 de l'édition qui sert de référence.

  • Werber énumère 26 des 72 anges dans ses Thanatonautes, et il le fait à la section 216.


  • Cette section 216 débute page 360 de l'édition Livre de Poche du roman (les noms hébraïques des 72 anges issus des 216 lettres comptent en tout 360 lettres).

    • Parce que je n'imaginais pas que le second point ait pu être fortuit, je n'avais pas songé à rapprocher le fait d'une expérience partagée avec mon ami Jean-Pierre Le Goff, évoquée dans un billet récent: le 26 novembre 2002, il est allé à Thoard, près de chez moi, pour y calligraphier sur un rouleau de papier une suite logique de 26 opérations sur le nombre 216, dont voici deux exemples, de sa main:

      On pourra se reporter ici pour apprendre la logique sous-tendant ces opérations.

      Plus je lis Werber, plus j'y vois d'échos avec les préoccupations de Le Goff, qui sont pourtant très variées. Ici sont en jeu les motifs tapis dans les suites de chiffres, présentement des circularités, vues aussi chez Werber avec la circularité des décimales 142 857 des divisions par 7, par exemple. Le Goff joue également avec les permutations circulaires de mots, comme le T-REFLE devenant REFLE-T, ou la CART-E devenant E-CART, or c'est précisement ce jeu TREFLE-REFLET qui a motivé (avec "carreau") les dénominations des 4 parties de La Révolution des fourmis, par les 4 couleurs des cartes, homologuées aux saisons, autre circularité, autre révolution...

      J'aboutis enfin où je voulais en venir, ce qui a été bien plus long que je l'imaginais au départ, avec ce véhicule à l'immatriculation décisive, MA-RK, croisé le surlendemain du jour où j'ai vu Pi, film où l'obsédant nombre 216 m'a poussé à approfondir la bizarrerie rencontrée jadis dans les Thanatonautes, et les 26 anges de la section 216 m'ont mené aux 26 opérations sur 216, à Thoard; c'est le lendemain de cette intervention que j'ai ramené Le Goff au train, en lui parlant du nombre d'or dans un poème de Perec, et c'est alors qu'il m'a signalé un panneau NOMBRE D'OR sur le bord de la route. Nous apprîmes ensuite qu'il s'agissait du nom d'une maison d'abord appelée Ayguelune, or le poème de Perec était composé pour le mariage de son amie Kmar, qui signifie "lune" en arabe, et K-MAR se permute circulairement en MAR-K.

      mercredi 10 octobre 2007

      formath

      Un commentaire de ce blog m'a appris que le site vidéo YouTube offrait de nombreux extraits de films de Rohmer, entre autres.
      Il y avait un certain temps que je n'avais pas visité YouTube. Après avoir exploré les ressources Rohmer, j'y reviendrai, j'ai eu l'idée de chercher Pi, de Darren Aronofsky, pour découvrir qu'on pouvait visionner le film intégralement, en 4 parties (+ le générique de début).
      On m'avait déjà parlé de ce film à sa sortie, et il m'intéressait au premier chef depuis juin où mes recherches sur le format d'or m'ont appris qu'il s'agissait du seul film effectivement voulu à ce format par son réalisateur. Je projetais de me faire offrir le DVD, en prévoyant cependant que, puisque le format cinéma 1.66 (plus exactement 5/3) devient 1.614 (proche du format d'or 1.618) lorsque visionné sur DVD, il y avait de fortes chances pour que le format d'or cinéma devienne sur DVD proche de 1.57 (par simple règle de 3), ce qui aurait été amusant puisque 1.57 est la moitié de 3.14, l'approximation courante de Pi...
      Mais le sort a encore frappé, et la version donnée par YouTube n'est ni en 1.618, ni en 1.57, mais en 1.33, ou 4/3, le format de la fenêtre standard d'affichage de 114x85 mm.
      Ainsi un cercle n'est plus très rond dans ce Pi, comme en témoigne cette image de la troisième partie, choisie parce qu'elle apparaît aussi dans la bande-annonce, qui figure à plusieurs reprises parmi le catalogue de YouTube.



      Celle-ci semble respecter le format d'or original. Elle montre que le sieur tinytimton, responsable de la mise en ligne du film complet (je ne sais ni si c'est légal ni si cette version demeurera longtemps accessible), est parvenu au format 1.33 par deux opérations: rognage des deux bords de l'image et étirement dans la hauteur.

      Je n'ai pas décelé de possibilité de mise en application de la section d'or dans la durée du film, mais il y est question du nombre d'or à plusieurs reprises, comme ci-contre avec ce croquis de la spirale d'or inscrite dans une série de rectangles d'or (qui n'en sont pas puisque l'image a été déformée).

      Je ne vais rien dire de plus ici du film lui-même, lequel a ses curiosités propres que j'étudie ici.

      Je m'attacherai à relier ma vision de Pi, au format 1.33 au lieu du format d'or désiré, à celle de Pauline à la plage le 6 juin dernier, le film que j'ai découvert avec stupeur au format d'or, alors que la pochette du DVD indique un format 1.33.
      J'ai expliqué qu'en fait tous les films au format 1.66 apparaissent à un format presque doré visionnés sur DVD, mais que Pauline avait un statut tout à fait particulier, sinon unique, puisque c'est un film tourné originellement au format 1.33 mais reformaté en 1.66 pour son édition DVD.

      Je croyais avoir élucidé ici les modalités de ce reformatage, par rognage du haut et du bas de l'image et étirement dans la largeur, soit des opérations similaires (mais inverses) à ce qui se passe pour Pi, mais je m'étais fié à une image 1.33 trouvée sur le site d'Arte, or cette image n'était pas issue directement du film, elle avait été reformatée, d'où mes déductions étaient erronées.

      YouTube permet de visionner l'extrait concerné de Pauline, au format 1.33 originel. J'ai choisi une image un peu plus loin dans la scène, où Pauline, après avoir accepté les caresses de Sylvain sur son genou, se rebiffe quand il tente de l'enlacer:

      A gauche la fenêtre de YouTube, à droite la fenêtre de mon logiciel de lecture de DVD. J'ai tenté au mieux de mettre les images au même format et de les aligner, ce qui permet de constater qu'il n'y a eu aucun élargissement anamorphique de l'image comme je l'avais supposé. C'est en fait plutôt un léger rétrécissement en largeur que j'observe, peut-être la conséquence du passage de 1.66 au format observé.

      Telle est la force de la suggestion que, après m'être "démontré" (faussement) cet élargissement, je voyais clairement les acteurs de Pauline outrageusement épaissis. Telle est la puissance du hasard que j'ai mieux approché la question le 7 octobre, 4 jours après une curieuse diffusion d'un reportage sur Rohmer où Pauline ressemblait effectivement à une nageuse est-allemande.
      Les 3 et 4 octobre à 14 h, Arte diffusait en deux parties Preuves à l'appui (rien à voir avec la série de TF1) où Rohmer avait consenti en 1993 à disséquer ses films.




      J'ai regardé cela sur mon ordi, grâce à la visionneuse de mon fournisseur neuf.cegetel. Si tout était normal le 4, le 3 la première partie du docu était dans un format inédit d'environ 2.25, que j'ai recadré sur Pauline ci-dessus.
      Et Rohmer dans son commentaire de cette image remarquait que son actrice avait pris inconsciemment la pose du tableau de Matisse au mur de sa chambre, La blouse roumaine, également caractérisé par certaines disproportions préfigurant peut-être les carrures des athlètes féminines du bloc de l'Est (la reproduction ci-contre respecte en principe le tableau original).
      Le lendemain, il disait un mot des formats, en déclarant sa préférence pour le 4/3 (ou 1.33), parce qu'il aimait filmer les corps dans leur totalité.


      Arte rediffusait également les 3, 4, et 5 octobre trois des Contes, tous tournés en 1.66 selon toutes les sources. Celui de Printemps le 3 était au même format que le docu précédent (voir ci-contre), celui d'Automne était en 1.33, enfin Conte d'Hiver était au format 1.66 (toujours légèrement réduit à environ 1.62) alors que je l'avais vu à la TV le 27 septembre en 1.33 (sans déformation anamorphique sensible de l'image). Comprenne qui peut...
      Le 3, l'ascétique Rohmer semblait se préparer à remplacer Schwarzenegger pour le prochain Terminator, et la charité commande d'oublier ce qu'était devenu son interlocuteur Jean Douchet, un brin plus replet.


      Il m'a semblé amusant de terminer sur cette image de Pi, déformée dans la hauteur, telle qu'on peut (ou pouvait) la voir sur YouTube.

      Je rappelle que je m'intéresse ici au contenu de Pi.

      lundi 1 octobre 2007

      Thoiry-Odessa

      Depuis mon billet sur Le cuirassé Potemkine, j'ai pu consulter Le film: la forme, son sens, et enfin savoir ce qu'Eisenstein lui-même disait de la structure dorée de son film.

      En gros cette lecture a corroboré mes suppositions. L'essentiel pour Eisenstein était bien un double marquage des deux sections d'or de son film en 5 parties, avec la contre-apogée à la fin de la 2e partie, rappelée au début de la 3e (la veillée funèbre dans les brumes), et l'apogée à la fin de la 3e partie, rappelée au début de la 4e (le hissage du drapeau rouge).
      Chacune de ces parties est conçue en deux sections bien tranchées, "à peu près égales" écrit-il avant d'avoir donné le secret de sa construction, la section dorée. Il donne les points de retournement pour 4 parties, et ce semblant d'égalité ne se vérifie que pour la 2e partie (8'40" et 9'); les premières sections des parties 3 et 5 sont beaucoup plus longues que les secondes; enfin la 4e partie est répartie en 2 sections de 260" et 420", idéal découpage doré qui avait motivé mon billet.
      Rien de ce qu'a écrit Eisenstein ("Je ne calcule rien avec des chiffres"!) ne semble indiquer que ce découpage idéal ait été intentionnel, mais peut-être s'agit-il d'un essai secret, réussi si l'on en croit la célébrité de cette partie, L'escalier d'Odessa, celle où l'opposition entre les deux sections est la plus grande, marquée de plus à la seconde près par l'intertitre "Et soudainement" (ce que précise Eisenstein).
      Si c'est un hasard, il se doublerait de formidables coïncidences avec la suite de Fibonacci, par le nombre de plans de cette partie, 233, leur répartition, et par la structure même de l'escalier, large de 13 m à son sommet et 21 m à sa base, mesures exactement proportionnelles aux durées des deux sections (260/420 = 13/21).
      Au moins les commentaires d'Eisenstein montrent qu'il connaissait la suite de Fibonacci, donnant les meilleures approximations de la section d'or:

      Le fait qu'il se soit arrêté à la fraction 13/21 n'a rien de significatif, car au-delà de celle-ci, équivalente à 0,619 avec 3 décimales, les fractions suivantes formées par les nombres consécutifs de la suite de Fibonacci donnent toutes l'approximation courante à 3 décimales de la section d'or, 0,618.
      Il n'y a rien non plus de significatif à ce que les largeurs en haut et en bas de l'escalier soient en rapport doré: c'est une conséquence quasi obligée du site et de l'illusion d'optique voulue par les architectes de l'escalier. Si la distance de la place centrale d'Odessa au port avait été autre, le rapport entre les largeurs haute et basse de l'escalier aurait été autre (il semble que tout le monde ne soit pas d'accord sur ces largeurs de 13 et 21 m, celles qui étaient données par l'article qui m'a appris cette particularité de l'escalier, et que j'ai rencontrées ailleurs).

      Cette illusion d'optique est souvent qualifiée d'unique au monde. C'est peut-être vrai en matière d'escaliers, mais pas en matière d'architecture en général.
      Ainsi une illusion très voisine se rencontre dans le parc du château de Thoiry, où elle est d'ailleurs aussi qualifiée d'unique au monde...
      Une allée de 510 m prolonge le parterre de 120 m devant le château. Comme l'escalier descendant de la place d'Odessa, l'allée s'élargit pour tromper l'effet de fuite, et les intervalles de plus en plus grands entre les arbres bordant l'allée renforcent l'illusion.
      L'escalier d'Odessa jouait aussi avec la hauteur, les longueurs des paliers ayant été calculées pour que, du haut de l'escalier, seuls soient visibles ces paliers, contribuant à l'effacement de la descente vers le port. De même le château de Thoiry est sis sur une butte, et les pentes ont été calculées pour que, du château, l'allée soit invisible et que la demi-lune au bout de l'allée coïncide avec la demi-lune au bout du parterre.

      Ce serait anecdotique s'il n'y avait aussi du nombre d'or à Thoiry! En effet cette page, que je présume due à Paul de la Panouse lui-même, le châtelain de Thoiry, détaille une architecture secrète extrêmement sophistiquée, à base de nombre d'or et de Fibonacci. Voici par exemple une des nombreuses illustrations accompagnant l'article:Je m'avoue quelque peu dubitatif. Le château a une longueur de 150 pieds et une hauteur de 50 pieds, mesures d'une harmonie immédiate. L'auteur ne trouve un rectangle de Fibonacci 144 par 55 qu'en prenant en compte la hauteur des grandes cheminées latérales, mais en omettant leur épaisseur (ou celle des murs extérieurs). Ce rectangle formé de deux nombres non consécutifs de la suite de Fibonacci serait peu orthodoxe, et le nombre intermédiaire 89 est obtenu d'une autre manière, puis les autres nombres de la suite...
      Ceci pourrait à la rigueur être convaincant si ces mesures étaient rigoureusement exactes, mais divers détails me semblent indiquer que le comte, si c'est bien lui, présente ses comptes avec quelques accommodements favorables à sa thèse. Je n'y insiste pas car, que le nombre d'or ait été ou non présent dans la conception originelle du château ou de ses jardins, il est depuis peu effectivement inscrit dans le parc de Thoiry avec son labyrinthe, achevé en 2004, dont le tracé reprend certains éléments de l'architecture dorée idéale du château selon le comte de la Panouse, le double carré, le pentagone étoilé...
      Voici ce labyrinthe, vu du ciel grâce à Géoportail:

      Ainsi les deux illusions "uniques au monde" sont-elles associées à des créations dorées objectives, le film d'Eisenstein et le labyrinthe d'Adrian Fisher (le spécialiste mondial qui a suivi les directives dorées du comte).
      Ce serait déjà une belle coïncidence, à moins que ces "illusions uniques" ne se multiplient au-delà du raisonnable, ou qu'il en aille de même des créations expressément revendiquées comme dorées, mais ce n'est pas fini. Il y a les curiosités déjà décrites à propos du Potemkine, sur lesquelles je ne reviens pas, et d'autres bizarreries liées aux deux seuls articles sur le nombre d'or que j'ai publiés dans des revues papier, particulièrement intéressantes puisque, étant intimement concerné, je peux en certifier le caractère totalement fortuit.

      En novembre 2002, j'emmenais mon ami JP Le Goff au TGV à Aix. Notre conversation passa par le nombre d'or, sujet d'intérêt commun, et je lui fis part de mes découvertes récentes sur un poème de Perec, Noce, où je détectais des structures basées sur la suite de Fibonacci et où figure l'expression "nombre d'or". Quelques minutes plus tard, Le Goff m'interpella, il venait de lire sur un panneau au bord de la route cette même expression!

      Nous apprîmes ensuite qu'il s'agissait du nom d'une maison cachée dans les arbres, construite par un éleveur de chèvres nommé Moreau. Une requête Google "Moreau nombre d'or" mena Le Goff au château de Thoiry, construit par Philibert Delorme pour le trésorier de Henri II, Raoul Moreau; plusieurs pages mentionnaient une architecture dorée du château et des jardins, mais alors sans plus de précisions.

      J'appris dans le même temps l'existence d'une initiative poétique, dans le cadre de la semaine de la francophonie, consistant à écrire des textes utilisant 10 mots obligatoires: la séquence de ces mots me parut particulièrement adaptée à l'affaire "nombre d'or", et je proposai à la revue Florilège ce texte qui fut accepté. Il parut début mars 03 dans le numéro 110 de la revue, qui comptait exceptionnellement 104 pages pour accueillir son supplément de 34 textes "10 mots".

      J'avais alors remarqué ces nombres 34 (fibo), 110, double de 55 (fibo), et 104, produit de 8 et 13 (fibos). Fin 06 on me communiqua les brouillons de Perec pour Noce; pour chacune des 10 strophes du poème, Perec avait noté les nombres de Fibonacci correspondants, et leurs doubles, soit 34 et 68 pour la strophe 9, 55 et 110 pour la dernière strophe; divers calculs apparaissent par ailleurs sur les brouillons, dont la multiplication 13x8 = 104.

      Bien que ces brouillons démontrent que Perec avait en tête la suite de Fibonacci en composant Noce, ils montrent également qu'il ne semble pas avoir prémédité les diverses structures numériques que j'ai détectées dans son poème! Cette question complexe est étudiée en détail ici.

      Mon texte de Florilège ne mentionnait pas Thoiry, mais un lien vers mon site menait à une page en disant quelques mots, guère plus puisqu'à l'époque les ressources internet ne nous avaient pas permis de découvrir une relation précise entre Thoiry et le nombre d'or. Il fallait aller sur place pour en savoir plus, et Le Goff organisa une intervention à Thoiry fin mars 03. J'y vins, avec quelques exemplaires de Florilège pour les participants. Les circonstances firent que nous ne pûmes visiter le château ce jour, reléguant à bien plus tard (juillet dernier) les précisions sur le nombre d'or à Thoiry, mais ma présence ce jour à Thoiry avec les exemplaires de Florilège dans mon sac fut le départ d'une invraisemblable série de coïncidences relatées ici.

      Début 04 JB Pouy lança une nouvelle revue, Teckel, et me donna carte blanche pour quelques pages. Je décidai de présenter quelques-unes de mes découvertes sur le nombre d'or chez Bach et Perec, débutant par une brève introduction sur les artistes contemporains ayant revendiqué son utilisation, notamment Eisenstein pour le Potemkine. Lorsque Teckel parut, je découvris qu'un autre auteur avait parlé du Potemkine, pour sa scène clé de l'escalier d'Odessa que je présumais alors être à la section d'or du film, et que cette mention survenait à l'exacte section d'or des 96 pages de la revue. Ce n'était encore que la première d'une série de coïncidences détaillées ici.

      mardi 18 septembre 2007

      Rayon vert

      18 septembre: la vision de Conte d'été il y a 5 jours m'a donné l'envie d'avaler tous les films de Rohmer. Dès le lendemain j'ai commandé une première série de 4 DVD, arrivés ce matin dans ma boîte. J'ai aussitôt regardé le

      qui m'intéressait spécialement pour diverses raisons, parce que le Rayon Vert est un des thèmes de prédilection de mon ami JP Le Goff, grand explorateur de l'univers des coïncidences, parce qu'une de mes propres explorations concernait le Rayon-Vert de Roussel, parce enfin que j'avais appris par hasard que Rohmer avait voulu pour ce film une musique originale, basée sur les notes si bémol-la-do-si naturel, soit B-A-C-H selon la notation musicale allemande.
      J'ai commencé par regarder le bonus où Rohmer parle de son film pendant quelques minutes, et où il déclare que c'est lui-même qui a composé le thème monodique qui est effectivement la seule musique du film proprement dit. Ce thème a ensuite inspiré son musicien Jean-Louis Valero qui en a fait une fugue, entendue pendant le générique final.
      Rohmer n'explique pas le choix de BACH, qui pourrait avoir deux raisons subtiles:
      - Bach en allemand signifie "rivière", or son actrice principale sinon unique est ici Marie Rivière, de plus donnée comme co-auteur du film. Elle fond en larmes à tout moment, et Cry me a river aurait aussi été une musique appropriée (Pleurer des rivières en français).
      - Le titre du film fait référence au roman homonyme de Verne, or l'humoriste Charles Pasquier a fait une brillante carrière jusqu'en 1950 sous le nom de Bach, notamment connu pour son duo Bach et Laverne...
      Rohmer livre la partition de sa mélodie :
      En fait ce thème de 8 mesures débute par les notes CHB, et il faut attendre la dernière mesure pour trouver un A (ses 4 notes sont ABGA). Au plus bref, à une note près, les 4 dernières mesures constituent ce que la théorie musicale nomme le "renversement" des 4 premières, soit l'envers vu dans un miroir placé sous la première ligne de musique (avec quelques ajustements).
      Il faut savoir que d'une part Bach est l'exemple type des compositeurs "renversants", avec deux paires de fugues à 3 et 4 voix entièrement écrites selon ce principe, d'autre part les exégètes des Voyages Extraordinaires de Verne parlent volontiers de voyages à l'envers (enver anagramme de Verne), ainsi Philéas Fogg gagne-t-il son pari excentrique parce qu'il a fait son tour du monde vers l'est, dans le sens inverse de la course du soleil.

      L'en-vert serait un jeu un brin plus subtil que Léna préparant l'ENA dans Conte d'été, et j'en vois d'autres exemples éventuels.

      Et le nombre d'or? Eh bien ça marche tout à fait bien encore. Le film dure 94'19" sur le DVD, ce qui localise la grande section d'or vers 58'. On ne sait rien du mystérieux rayon vert du titre jusqu'à l'instant 56'27", où Delphine (Marie Rivière) promenant sa triste solitude passe à Biarritz devant un groupe de 5 personnes parlant du rayon vert... Elle ralentit, car elle est attentive à tout ce qui est vert. Ce sont 3 amies, la quarantaine environ, qui parlent du rayon vert, le dernier rayon du soleil couchant sur la mer lorsque de rares circonstances sont réunies, et du roman homonyme de Verne. La section d'or exacte du film, générique de début omis, tombe à la seconde près à la fin d'une phrase énoncée par une des dames: "Quand on voit le rayon vert, on est capable de lire dans ses propres sentiments, et dans les sentiments des autres."

      Delphine s'est arrêtée pour écouter ces propos. Après quelques nouvelles errances elle aboutit enfin à St-Jean-de-Luz, en compagnie d'un gars rencontré par hasard. Alors qu'elle est sur le point de le planter là comme les autres gars qui ont fait mine de s'intéresser à elle, elle aperçoit l'enseigne verte du magasin de jouets et souvenirs présentée ci-dessus, elle emmène le gars contempler le coucher du soleil, ils voient le rayon vert, ils s'enlacent... FIN

      La séquence de discussion autour du rayon vert dure près de 5 minutes. A côté des 3 amies il y a un couple plus âgé qui se joint à la conversation, et le monsieur qui donne l'explication savante du phénomène n'est autre que Hubert Reeves, non crédité au générique, où il apparaît semble-t-il sous le nom de Dr Friedrich Günther Christlein.

      Je me demande si ceci n'est pas voulu pour attirer l'attention sur le nom Reeves, qui peut se prononcer "Rêve", soit l'envers de "Vert". Trois ans plus tôt, en 1983, Robbe-Grillet avait nommé l'un des personnages de son film La belle captive le professeur van de Reeves, prononcé "vend des rêves", jeu revendiqué explicitement par le réalisateur.

      Note du 5/6/8: Je viens de lire Rohmer et les autres (2007), où son assistante Françoise Etchegaray parle du rôle du hasard dans les films de Rohmer et cite le cas de cette scène à Biarritz, où la rencontre du "physicien retraité" sur le lieu du tournage serait un pur hasard.
      Je ne vois pas pourquoi je douterais de son témoignage, néanmoins la coïncidence serait extraordinaire, et il me semble imaginable que Rohmer l'eût organisée avec la complicité d'Hubert Reeves (qui n'avait alors que 54 ans et était loin d'être à la retraite).


      A la petite section d'or, vers 36', il y a une séquence probablement significative aux yeux de Rohmer, puisqu'il en propose plusieurs images dans son court commentaire. Delphine se promène dans la campagne du côté de Cherbourg, on devine qu'elle se roulerait volontiers dans l'herbe drue des champs, mais des barrières en empêchent l'accès. L'image ci-contre montre la première de ces barrières, à 36'19", à l'exacte petite section d'or.

      Au début du film Delphine marchant en ville tombe en arrêt devant une affichette verte, collée sur un poteau

      La caméra en donne un gros plan (cliquer sur l'image), et je suis sidéré devant le nom de l'animateur de ces séances de relaxation, Jacques Hains, alors que j'avais conclu mon billet précédent sur Conte d'été, se passant à Dinard, par l'évocation de Raymond Hains, pour la seule raison qu'une photo de Hains prise à Dinard faisait le lien avec les gidouilles du pénultième billet...

      A bien y réfléchir, Rohmer n'a pas dû manquer de déchiffrer cette affichette, et il ne pouvait ignorer les fameuses affiches lacérées de Raymond HAINS et JACQUES Villeglé.
      Cette affichette verte ne suggérait-elle alors pas pour lui RAYmONd ? sinon Raymond Roussel auteur d'un conte jouant sur l'homophonie du rayon vert vernien et du crayon vert ?

      L'image finale du rayon vert a probablement été retravaillée. Quel que soit le procédé employé pour obtenir la couleur verte, je trouve amusante l'analogie avec le Cuirassé Potemkine, où le climax du film, le hissage du drapeau rouge voulu par Eisenstein à la section d'or du film, a été souligné par le coloriage à la main des images correspondantes. Comme je l'ai déjà dit, Rohmer connaissait la structure d'or de ce film, et ses commentaires dépassaient nettement les propres déclarations d'Eisenstein, allant jusqu'à imaginer que chaque image du film était gouvernée par le nombre d'or.

      A signaler encore que Rohmer a obtenu pour ce film doré le Lion d'or de Venise.

      Enfin j'ai limité ce billet à ce qui pouvait avoir un rapport direct avec les intentions de Rohmer, j'aborde ici une cascade de coïncidences liées à ma vision de son film.